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Discours de Bidzina IVANISHVILI, Premier Ministre de la Géorgie

 
 
(Strasbourg, 23 avril 2013)
(Extrait du compte rendu des débats)
 
 
Mesdames et messieurs,
 
J’ai l’honneur de m’exprimer aujourd’hui pour la première fois en qualité de Premier ministre devant une institution européenne, et ce n’est pas un hasard si cette institution est l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Vous êtes en effet les mieux placés en Europe pour savoir que la démocratie ne se construit pas par des effets d’annonce, mais par des efforts assidus et une coopération constructive. Vous êtes, selon moi, les meilleurs architectes de la démocratie européenne !
 
Ici, à Strasbourg, je ne pouvais évidemment pas manquer de m’adresser à vous en français.
 
Toutefois, j’aimerais maintenant poursuivre dans ma langue maternelle, le géorgien.
 
(Poursuivant en géorgien) Vous vous êtes engagés sur la voie de la création des valeurs européennes il y a des siècles de cela, alors que nous, démocraties en transition, nous avons commencé ce parcours il y a seulement peu de temps.
 
Notre passé est difficile à gérer, c’est pourquoi le Conseil de l’Europe est si important pour nous aider dans notre intégration européenne. Vous êtes l’incarnation vivante du rêve européen de la coopération pacifique mais vous êtes aussi une institution active.
 
Aujourd’hui, 47 pays sont membres du Conseil de l’Europe, soit 800 millions de personnes. Le Conseil de l’Europe est la plus ancienne institution consacrée à la cause de la démocratie. Le continent européen fatigué de 1949 est devenu la région la plus prospère de la planète. Vous avez trouvé des solutions à tous les problèmes qui existaient à l’époque.
 
Nous, jeunes démocraties, nous faisons de notre mieux pour être des membres à part entière de l’Union européenne. La Géorgie est devenue le 41e membre du Conseil de l’Europe en 1999. Cela nous remplit encore d’émotion. Nous sommes devenus membre de club de la liberté assez tard mais nous avons parcouru un long chemin.
 
Les élections qui ont donné le pouvoir à mon gouvernement en octobre 2012 constituent un précédent de passation démocratique du pouvoir. Mais nous n’avons pas autant d’expérience que vous dans la pratique de la démocratie. Dans les débats que nous menons avec nos opposants, il nous est toujours difficile d’éviter les litiges, les conflits et les querelles et de faire confiance à l’autre, à la bonne volonté de la partie opposée.
 
Les obstacles sont nombreux. Notre histoire n’a pas été simple et nous vivons aujourd’hui dans un contexte régional difficile, avec beaucoup de problèmes liés à la globalisation du monde. Nous avons besoin du soutien des institutions du Conseil de l’Europe pour suivre la bonne voie vers la transition.
 
Nous poursuivrons les réformes entamées par le gouvernement et nous voulons transformer nos structures autoritaires en un système civique moderne. Il y a eu des abus pour servir les ambitions d’une seule personne, la corruption de l’élite ne laissait aucune place au développement des PME ou d’autres entités économiques, les droits humains étaient ignorés, des pressions étaient exercées sur les opposants et leurs familles, enfin, les médias étaient contrôlés.
 
Nous avons entamé un processus de guérison et nous voulons restaurer le sentiment de respect chez nos citoyens. Cela inclut la mise en accusation des responsables de ces délits mais ce sont aussi des milliers de fonctionnaires qui ont servi les gouvernements précédents.
 
Nous travaillons dur pour que notre politique soit transparente. Nous voulons faciliter le travail de la presse et des médias occidentaux ainsi que celui des ONG sur notre territoire. Nous espérons pouvoir organiser le plus de visites possible de délégations parlementaires.
 
A ma demande, l’Union européenne a nommé Thomas Hammarberg, l’ex-Commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe, conseiller spécial pour la réforme juridique et constitutionnelle en faveur des droits de l’homme en Géorgie. Les observateurs de l’OSCE et d’autres organismes intergouvernementaux et non gouvernementaux encadreront les enquêtes et suivront de près les poursuites et les procès des responsables des gouvernements précédents pour veiller au respect des normes internationales.
 
Notre ministre de la Justice, Mme Tea Tsouloukiani, est d’ailleurs une ancienne juge de la Cour européenne des droits de l’homme, et la liste des organes du Conseil de l’Europe avec lesquels nous coopérons est fort longue. Nous sommes heureux que les leaders du processus de Venise nous épaulent dans cette réforme judiciaire.
 
Nous prenons exemple sur les débats de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe pour nos propres débats parlementaires et nous travaillons avec de nombreuses commissions et agences du Conseil de l’Europe pour que le respect de ses principes y soit garanti.
 
L’édification de l’Europe unie s’est fondée sur un projet de paix. Durant le siècle dernier, la guerre a été désastreuse pour de nombreux petits pays, pris contre leur gré dans ces conflits armés. L’Europe qui était autrefois un champ de bataille a reçu le Prix Nobel de la paix en 2012. Le rôle de l’Union européenne pour la paix a été reconnu.
 
Pourtant, la guerre n’a pas cessé pour certains petits pays. Ainsi, 20 % de notre territoire a été occupé par la Russie à partir de 2008 et d’autres conflits mettent encore la paix en danger dans le Caucase.
 
Cependant, nous avons décidé de relever le défi et de tisser des relations avec notre plus grand voisin, la Russie. Nous voulons poursuivre cette démarche pragmatique dans le dialogue bilatéral avec la Russie.
 
Nous sommes en train d’exporter à nouveau des produits sur les marchés russes. Nous avons la volonté de tourner la page, dans le dialogue avec la Russie. Nous avons pris l’engagement de ne pas recourir à la force durant le processus de règlement du conflit. Une résolution de notre parlement a été prise en mars 2013 à cet effet. Dans ce processus extrêmement difficile, la Géorgie a plus que jamais besoin de l’engagement international et du soutien de la communauté internationale. Le nouveau dialogue entre Tbilissi et Moscou ne doit pas donner l’impression que la Géorgie peut traiter ces problèmes seule, sans avoir besoin de ses partenaires européens. Nous sommes réalistes sur les moyens de notre pays. Nous savons que la Géorgie est un petit pays, une petite puissance régionale dans un voisinage très instable. Aucun futur durable ne se construit en projetant la puissance militaire, mais la paix ne progressera pas dans la région si l’on s’attend à ce que la Géorgie abandonne ses intérêts légitimes, notamment son intégrité territoriale qui, seule, peut permettre aux citoyens géorgiens de revenir sur leurs terres.
 
La normalisation de ces relations bénéficiera non seulement à la Géorgie mais à tout le Caucase. Nous voulons avoir recours à la société civile pour construire la paix dans la région. C’est un choix stratégique. C’est le peuple géorgien qui a fait ce choix il y a fort longtemps. La Géorgie a décidé de faire une demande d’adhésion à l’Otan. Cela marque bien l’engagement profond de notre peuple et de son attachement aux valeurs occidentales.
 
Cet engagement a été repris dans la résolution sur les directions élémentaires de la politique étrangère de la Géorgie qui a été adoptée à l’unanimité dans notre parlement. Nous accomplissons beaucoup dans le domaine du développement de notre économie, notamment en matière de politique de l’emploi. Nous avons amélioré le code du travail pour répondre aux normes européennes en la matière et souhaitons que les entreprises puissent se développer et fleurir. Nous espérons que cela attirera les investissements.
 
Nous avons également réglementé les tarifs d’électricité et de gaz, basés sur des calculs réalistes, et nous avons lancé la réforme agricole et engagé celle du système de santé. La phase suivante de ce programme permettra à la plupart des citoyens géorgiens de jouir d’allocations et d’une assurance santé universelle d’Etat.
 
Mais on ne saurait se targuer d’être une démocratie sans médias libres. Les journalistes doivent être libres de pouvoir critiquer le gouvernement. Notre gouvernement est totalement ouvert à tous les représentants des médias, qui doivent évaluer de manière objective et critique notre travail.
 
La réforme du système judiciaire est certainement une clé de voûte importante du processus de construction démocratique de notre pays. La réforme engagée en la matière tient compte des recommandations de la société civile et reflète les recommandations de la Commission de Venise ainsi que du secteur judiciaire géorgien. Le gouvernement géorgien tient à être au rendez-vous et à réformer son système judiciaire de façon à qu’il soit protégé de toute influence politique.
 
Nous accordons aussi une attention toute particulière à l’intégration des minorités ethniques du pays, car, comme vous le savez, toutes sortes de confessions coexistent dans notre pays depuis des siècles.
 
Nous voulons aussi donner plus de pouvoirs aux autorités régionales et locales. C’est une des conditions préalables pour l’intégration de notre société. Durant des années, le grand public a été le témoin d’une force politique qui voulait dominer à tous les niveaux de gouvernement et jusqu’à présent, la société a bien du mal à appréhender la nouvelle réalité, alors que les forces politiques agissent à différents niveaux par le truchement de leurs leaders. Il s’agit de remplacer la tendance centralisatrice en développant les pouvoirs locaux. Il y a d’ailleurs déjà eu de nombreuses permutations d’allégeance aux partis, à tous les niveaux, et des actions politiques sont devenues chaotiques. Le gouvernement géorgien s’est engagé à respecter les principes constitutionnels de séparation des pouvoirs, y compris l’indépendance des organes d’autonomie locale.
 
Dans le même temps, nous condamnons toute violation de la législation. J’insiste sur le fait que le gouvernement géorgien déploiera tous les moyens pour faire appliquer la loi et s’assurer qu’aucune pression ou intimidation ne s’exerce, à quelque niveau que ce soit.
 
Monsieur le Président, alors que nous entrons dans notre sixième mois de gouvernement, la coalition du Rêve géorgien a déjà bien avancé. Notre programme de construction de la société civile est engagé, la réforme économique retrouve un socle solide et nos relations avec la Russie connaissent déjà une amélioration. Après des débuts assez difficiles, il est encourageant de voir que nous avons commencé à appliquer les leçons tirées du Conseil de l’Europe pour construire le consensus avec nos anciens adversaires. Je suis confiant, la Géorgie va pouvoir tourner la page.
 
Notre victoire électorale d’octobre a été un grand pas en avant vers une démocratie durable. Nous espérons réussir à construire ce projet de paix et jeter les bases de l’idéal européen aussi dans notre pays.